Chronique volcanique

Chronique d’une occupation volcanique / Semaine #3

Cinq heures du matin. La ville s’éveille. C’est l’heure bleue et la ville déjà m’appelle. Je n’arrive pas à me rendormir tant le bouillonnement de ce lieu me fascine et me tient en éveil. Je sors de la chambre, cette chambre improbable, la loge numéro 7 d’une scène nationale, le cratère d’Alès. Ce qui fut hier la loge des artistes est aujourd’hui devenu le campement sobre et sans artifice d’un peuple d’occupants, de lutte magmatique.
Je descends à l’étage, traverse le hall, fais signe au vigile. Regards complices.Il est six heures du matin et je pousse la porte. L’air est frais et les oiseaux, déjà, entament leur opéra.
Il est six tôt et devant moi ce décor dont je ne me passe plus, dont je ne me lasse pas. Des banderoles d’amour et de rage qui racontent comment depuis trois semaines, une armada est là qui tient le siège, qui plante des matelas, qui investit les murs, ouvre les verrous, rassemble les tables et occupe tout.Cela faisait des mois que le cratère ressemblait à un grand trou béant, difforme, desséché et déserté en plein cœur de la cité. Mais voilà que maintenant il reprend vit, enfin, sous nos pas impolis, et le voilà qui gronde et ronronne de joie de nous sentir là, transformant ses murs de béton armé en une grande maison des solidarités.
Pas besoin de réservations, de billets d’entrée, de justificatifs de réduction ou de places numérotées…. Non, plus besoin de tout cela. Maintenant et ici, chacun entre et sort quand il le souhaite. Maintenant et ici, chacune vient comme cela lui convient. Maintenant et ici est un lieu pour tous, pour tout réapprendre, pour nous inventer.Nous sommes des femmes, des hommes, des queers, des conquérantes, des blessés, des luttants de toujours ou d’un jour, des aventurières, des timides, des bigleux, des perdues, des révoltés, des tordus ou des futées…
Nous ne sommes plus des métiers, des statuts ou des contrats. Nous sommes. Et c’est tout. Et nous rassemblons ici tous nos savoirs-faire. Car ici et maintenant, il faut savoir tout faire : planter des clous, exprimer ses convictions, jongler sur un tapis roulant, écrire ce qui se passe, débattre à plusieurs, faire rire pour rien, peindre des banderoles, nager sur un rond point, imprimer des tracts, écouter l’autre, donner parole et puis la reprendre, modérer ses élans, cuisiner de l’amour, faire de la récup, les offrir autour, laver les assiettes, prendre des notes et puis se taire, observer dehors, inventer dedans, accueillir tout, poser des limites, les dépasser, battre le pavé, repeindre le printemps…
Dans ce voyage-là, chacun.e est essentiel. Nous sommes le monde qui se construit, qui se débat. Et la vie qui pousse, comme une herbe folle, repousse têtue tout ce qui bétonne.
Il est sept heures du matin et le cratère se réveille. Bientôt nous serons partout, dans les parcs et les ruelles, au bord d’un trottoir, au milieu d’une fontaine. Nous déploierons nos geysers d’idées, drôles de lapilli, tendres utopies.
Alors peut-être que nous deviendrons comme le volcan, capable de modifier la course du vent, d’attirer les nuages, d’absorber les pluies pour mieux déverser de l’eau pure et filtrée dans toute la vallée.
Alors peut-être sommes nous déjà comme certains volcans aux abords si fertiles qu’ils attirent tous ceux qui aiment faire pousser d’abondantes cultures, des fleurs rarissimes. Alors peut-être jailliront bientôt du cœur du volcan des pierres précieuses, solides et légères, belles et modulables, du tuf jaune, des pierres des laves pour bâtir notre monde et toucher les étoiles.

LETTRE À MON FILS ET À LA GÉNÉRATION OREILLE FINE ET ŒIL PERÇANT

LETTRE À MON FILS & À LA GÉNÉRATION OREILLE FINE ET ŒIL PERÇANT
 
Toi mon gamin, mon enfant, mon fiston,
toi mon grand, mon plus grand que moi maintenant,
toi qui t’apprêtais à prendre ton élan
à découvrir de nouveaux horizons
 
Te voilà ici, coincé, parqué dans le salon,
en train de laver tes masques recyclables.
La voix de ta prof inonde l’appartement.
Ah oui, c’est vrai, t’es censé être en visio…
 
Toi l’ado à trois-quarts confiné,
qui n’a plus le droit de te démasquer
que dans la cour des fumeurs du lycée.
 
Toi qui me dis hier soir
« Vous avez bien profité,
mais nous, on est coincé »
 
Écoute-moi encore mon grand,
mon gamin, mon enfant, jeune adulte naissant
écoute moi un tout petit instant.
 
Ton adolescence sans fête, sans bises
sans tendresse et sans manifs
ce n’est pas de cela dont j’ai rêvé pour toi.
Qui en aurait rêvé ?
Et pourtant …
 
Aucune des minutes de ce confinement n’est perdue.
Aucune des secondes de ton adolescence n’est gâchée
Ton esprit s’aiguise, ta conscience politique s’affirme,
ton regard sur le monde se construit, patiemment.
 
Toi et tes copin·e·s vous grandissez masqué·e·s. Ok.
Mais vos yeux sont grands ouverts. Vous êtes donc la génération œil perçant.
Alors dis-moi, qu’observes-tu tout autour de toi, que vois-tu ?
Sais-tu distinguer en un clin d’œil un mensonge d’une promesse ?
un désir d’un espoir, un coup de sang d’un coup de gueule ?
 
Vos mots sont étouffés, vos bouches sont voilées. Ok.
Mais vos oreilles sont grandes ouvertes. Vous êtes la génération oreilles fines.
Alors dis-moi, est-ce que tu entends la musique du monde à venir ?
Est ce que tu perçois l’hymne d’un vent nouveau et le changement de tempo ?
 
Tu me réponds « le monde est foutu »
Oui, le futur tel que certaines l’avait rêvé est foutu.
Le futur consumériste et pollueur est foutu.
Et tant mieux. C’était un foutur comme dirai l’autre.
 
Tu me dis que tu t’ennuies,
que tu as du temps, beaucoup trop de temps.
Et bien vas-y, rempli-le de ce qui te plaît.
Tu réalises la chance que tu as ? Tu peux faire ce qui te plaît !
Alors vas-y fonce !
Démonte une fois, dix fois, cent fois
démonte et remonte l’ordi du salon
installe réinstalle et désinstalle linux
jusqu’à tout comprendre des logiciels libres.
 
Apprends à être libre.
 
Prends la liberté là où elle est, au fond de ton cœur
au creux du silence, à la cime de l’attente.
Étudies les grandes évolutions de l’histoire,
joue de la guitare, écris un bouquin
apprends l’arabe ou l’occitan,
fais un jardin, aide les voisins
engage-toi dans une asso
plante des peupliers
monte une récup de vélo
apprends à faire des pizza
apprends tout ce que tu peux.
 
De toutes les crises naissent les plus fabuleuses transformations
ton corps le sait et ton esprit aussi
Alors sois-en certain, de cette crise vous sortirez plus forts,
vaillants, téméraires et altruistes.
Comment pourrait-il en être autrement ?
 
Jeunes d’ici et maintenant
génération œil perçant et oreille fine
aujourd’hui est le début
aujourd’hui est le commencement.
 
Demain tape à votre porte
demain a besoin de vous.
Ce sont vos espoirs qui créent le monde
vos pas unis qui le féconde.
 
Alors allez-y, foncez !
Déployez vos idées et contaminez tout
de vos désirs les plus fous,
de vos plus belles aspirations.
Alors la colère deviendra courage
l’ennui deviendra sagesse
la solitude deviendra solidarité
l’individualisme deviendra collectif.
Comment pourrait-il en être autrement ?
 
Vivez, vivez deux fois plus fort
gavez-vous d’intensité
apprenez tout
riez de tout
et contentez vous de peu.
Bâtissez votre monde, rêvez-le, rêvez-le fort
alors il deviendra tel que vous le souhaitez.
Comment pourrait-il en être autrement ?
 
PS : Oui oui, j’arrive, je finis d’écrire et je viens goûter ta pizz.
PSS: Merci de m’avoir autorisé à mettre ce texte en ligne
PSSS : Mon gamin, mon adoré, mon grand garçon, je t’aime infiniment.
 
Texte : Murielle Holtz

Nous étions dix, nous étions cent

Nous étions dix, nous étions cent. Sur le bitume, sur le pavé. Le soleil avait sorti sa plus belle robe et nos yeux impatients. Nous étions dix, nous étions cent et nous avons marché. Cortège vibrant et foulant le pavé. Les trompettes pour claquer dans les rues. Éclatantes vibrations.

Nous étions cent et puis deux cents à fouler le pavé. Et nous avons marché. Marché jusqu’à la place. Parce que c’est toujours sur une place que tout démarre. Et tout a démarré.

La musique s’est dépliée, sortie de son nid, sortie en pied de nez. Investi les rues et les oreilles, réchauffé l’hiver. Sortie par derrière. Dessiné le printemps.

Nous étions vent et puis trois cents et nous avons dansé. Dansé debout. Debout. Parce que c’est en étant debout que tout commence. Quand nous prenons place et que nous sommes debout.

Nous étions sang ou quatre cents. Debout. Et comme toujours, quand tout démarre, que le monde est debout, je cherche un perchoir.

Nous étions cent ou bien cinq cents. Et je l’ai trouvé, trouvé un banc pour m’y percher. C’est là que toi tu es arrivé, tenant à peine sur tes deux jambes, en quête comme moi. D’un banc. Pour t’y asseoir.

Nous étions cent ou bien six cents quand Piazolla a pris la place. Dans les baffles dressées, le maestro s’est installé. C’est là que nous nous sommes tous assis. Toi sur le banc et moi aussi. Cercle de corps et de yeux réunis. Devant nous ils étaient deux. Deux qui se sont mis à tanguer.

Alors le temps s’est mélangé. Tous les pas perdus, les pas impatients se sont glissés dans les deux paires de souliers dansants. La liberté et la contrainte se sont fait face, les désillusions et les espoirs se sont roulés des pelles. Le passé, le futur n’ont fait plus qu’un. Pendant qu’Astor l’immortel continuait de jouer.

C’est à cet instant là que tu as pleuré. Tes yeux tout mouillés. Toi le grand homme du banc tout à côté. Tu as pleuré. Et tu as dit « ça me touche, ça me touche. J’étais danseur pendant quinze ans et ça me touche. » Et tous nous étions touchés. Par la musique infernale de Piazzola, par les corps qui s’accrochaient l’un à l’autre sans jamais tomber, par nous tous, ici, dehors, enfin.

Nous étions cent, nous étions huit cents et toi tu as pleuré. Tes pleurs ont coulé sur le bitume, ont rejoint les rigoles, ont emporté nos peurs. L’écorce de nos espoirs a grimpé les platanes et s’est accrochée tout à la cime. Les inquiétudes sont devenues certitudes et les peines sont devenues des phares.

Pas à pas nous reconstruirons des places vibrantes. Pas à pas nous danserons sur le bitume. Pas à pas nous reconquerrons la plaine, nous chanterons dans les micros et ferons valser les arbres de la place Salengro. Tes guibolles branlantes et le regard un peu soul, face au banc tu t’es mis à danser. Nous avons tous dansé. Nous étions cent et même neuf cents, et la place et nous ne faisions qu’un, et tout dansait. Tous debout, micro en porte-voix et notes en bandoulière.

À un moment tu as disparu. Je ne t’ai plus revu. Toi qui as osé pleuré pour nous tous. Parce que maintenant, nous le savons : nous ne sommes pas seuls, nous sommes dix, nous sommes cent, nous sommes huit cents, nous sommes mille et même plus qui feront pousser la musique, les poèmes et la danse à travers le bitume. Et nous reviendrons nous percher sur ton banc. Et toi tu seras là, et tu pleureras, tu pleureras le temps qu’il faudra.

État d’urgence culturel. Manifestation du 21 janvier 2021 à Montpellier.

NUISETTE UTOPIE




NUISETTE UTOPIE
 
Nous sommes en nuisette, en pagne, en pyjama,
nos costumes de scène sont au placard depuis des mois,
concerts déprogrammés, spectacles annulés,
trop de rimes en é, fades et asséchées.
 
Et puisque cela dure, puisque le vacarme des chiffres
remplace et censure la couleur des musiques,
puisque l’étendard de la santé étend l’art sous le pavé,
nous resterons en nuisette encore plusieurs semaines.
 
Mais qu’on ne s’y trompe pas : chaque jour nous travaillons,
nous affûtons nos rimes, nous aiguisons nos armes.
Nous : chanteuses, musiciennes, poétesses et écrivaines
défendrons nos passions sans fard ni maquillage.
 
Dans ce silence forcé, nous plongeons en nous-même
nous enlevons les couches ambitieuses et bavardes
nous revenons au souffle, nous écoutons les arbres
nous creusons des sentiers pour danser en secret.
 
Nos micros sont éteints mais nos oreilles écoutent
le silence mortifère des étoiles en plastique
et la glace qui fond requiem antarctique.
Alors nos convictions s’affûtent et s’arc-boutent.
 
Si l’on nous interdit de chanter en plein air
de jouer dans les rues, de livrer nos poèmes
nous plant’rons dans la terre d’authentiques pamphlets
des mousses d’utopies contagieuses et intègres.
 
Si l’on nous interdit de jouer sur les scènes
de brancher nos micros, nos sonos et nos câbles
nous organiserons des festins de rêves
d’espoirs et de combats autour d’une simple table.
 
Si tous ces interdits ne cessent d’être dictés
par des technocrates qui détruisent les ressources,
qui courent vers le profit en se moquant de tous,
Alors nous cesserons de les écouter.
 
Et nous désobéirons.
 
Nous deviendrons sorcières, sauvages et guerrières
nos mots seront nos lances, nos rimes seront nos armes
Nous poserons partout des théâtres éphémères
nous embrasserons l’art en nuisette ou en pagne.
 
Nous lancerons nos voix pour étreindre la vie
nous frapperons le sol pour honorer la mort.
Nous serons poésies, nous tresserons les âmes
nous embraserons tout en nuisette ou en pagne.
 
Nous serons amazones prêtes à couper nos seins
pour mieux pointer nos flèches vers un nouveau destin.
Et nous viserons dans le mile.
Parce qu’il n’y a pas d’autres choix,
pas d’autres chemins, aucune autre cible
que celle d’offrir à nos enfants
un monde qui chante
une rivière pure
une terre vivante
et fertile.
 
Résister c’est créer.
Créer c’est résister.
 
Texte : Murielle Holtz
 
Photo: Compagnie Les Arts Oseurs

LETTRE OUVERTE

Lettre ouverte aux comédiens en tenue bleu foncé qui sont venus jouer leur toute nouvelle création participative ce lundi 16 novembre sur le marché de Lasalle

Bonjour à toute l’équipe,

Je vous écris pour m’excuser d’être arrivée en retard à votre prestation de lundi, sur la place du marché de Lasalle. Je n’ai malheureusement pas pu voir la première partie de votre spectacle (qui, m’a-t-on raconté, consistait à faire payer les places via un dispositif de prises d’identité tout à fait novateur), mais je n’ai rien raté du deuxième et troisième acte. J’ai donc pris le spectacle en cours, au moment où vous vous déplaciez en groupe devant les stands du marché (j’ai été ravie de constater que vous n’aviez pas peur du covid puisque vous vous êtes approchés de tout le monde sans aucune crainte et en prenant contact avec le plus de personnes possible.) Je dois vous dire que votre toute nouvelle création m’a d’abord intriguée et j’ai trouvé le début de l’acte plutôt réussi : la discrétion mesurée et les costumes impeccables bleu foncé ont vite su créer du suspens.

Votre troupe de quatre acteurs a ensuite engagé un dialogue avec une spectatrice. Je me suis d’abord demandé si cette femme était une comédienne complice (un baron comme on dit dans le métier) et j’étais donc très attentive lorsque que vous avez commencé à porter la voix davantage. Vous vous êtes ensuite déplacés pour venir jouer tout près de moi (je vous remercie de m’avoir offert une place si privilégiée malgré mon retard.) J’ai donc pu entendre distinctement votre texte quand vous avez menacé cette même femme de la verbaliser pour outrage à agent. J’ai également pu voir votre chorégraphie en détail lorsque que vous l’avez saisie, que vous l’avez plaquée au sol, que vous avez empoigné ses bras violemment tandis qu’elle se défendait et criait : « J’ai pris la défense de ma fille… ».

Malheureusement je dois vous dire que c’est à ce moment là que j’ai perdu le fil.

Je n’ai pas compris comment vos personnages pouvaient rester crédibles en passant d’un simple contrôle de routine à une scène aussi brutale. La faiblesse de votre écriture dramatique m’a sautée aux yeux au moment où vous avez menotté cette femme. Et c’est pourquoi je n’ai pas résisté à l’envie de participer (c’était un spectacle participatif n’est ce pas ?) en tentant de prendre la défense de cette personne et de couvrir vos répliques par mon chant. J’ai donc chanté et crié : « Mais enfin arrêtez, messieurs arrêtez ! Soyez dignes ! Quelle honte, mais quelle honte ! » Vous avez ignoré mon intervention spontanée (alors qu’en théâtre d’improvisation, la règle est de toujours dire oui) et avez continuez à jouer cette scène déplorable d’une violence et d’une brutalité incompréhensible.

Sachez, messieurs, que j’assiste régulièrement à cette nouvelle forme de spectacles de rue très répandue actuellement : des flash mob inopinées et surprenantes jouée par des comédiens et comédiennes en tenue bleu foncé.

Ce mois dernier, en me rendant à Lille pour aller répéter (en intérieur évidemment, ma compagnie n’est pas habilitée comme la votre à investir l’espace public), j’ai eu l’occasion de voir trois spectacles de rue qui ressemblaient fort au votre : un premier à l’entrée d’un péage, un second sur une aire d’autoroute et un troisième, le plus étonnant, en plein milieu du périphérique de Paris… Et je dois avouer que j’ai vraiment préféré ces trois autres prestations à la votre (et ce n’est pas pour les costumes puisque tous les comédiens de rues portent actuellement la même tenue : un costume bleu, bien taillé, saillant, sûrement confectionné par Cunégonde, la couturière du théâtre de la place Bauvau à Paris, je ne vois qu’elle qui sache créer des costumes si originaux). Bref, bien que je ne sois pas totalement fan de ces nouvelles productions dont l’intérêt culturel m’échappe quelque peu, j’ai préféré ces prestations car elles comportaient des scène réalistes, des répliques cohérentes, une distribution intéressante, un jeu subtil et fin.

Mais vous, vous qui avez joué aujourd’hui sur le marché de Lasalle, bien que vous portiez les mêmes costumes bleu impeccables (vous faites partit de la même compagnie ? c’est une compagnie nationale ?) vous avez manqué de tout : de sincérité dans l’interprétation, de cordialité dans le rapport au spectateurs, de légèreté dans votre chorégraphie et les répliques n’avaient aucun sens !

Le prix des place que vous avez exigé était pourtant élevé : la plupart d’entre nous a du payer 135 euros, d’autres 270 euros pour être aux premières loges. C’est un peu cher, non ?

Mais passons les détails techniques.

Lorsque l’acte final a commencé, alors là, je suis désolée de vous le dire mais c’était pathétique. Comment pouvez imaginer une seule seconde que votre scénario tienne la route ? Enfin, messieurs, on ne peut pas croire qu’un simple contrôle de routine dérape ainsi. Vous avez littéralement traîné cette dame jusqu’à votre voiture, vous l’avez portée comme un vulgaire paquet, ses pieds raclaient le bitume, ses mains étaient menottées dans le dos, son visage est devenu blanc. Non mais quand même ! Enfin, messieurs, il ne faut pas prendre le public pour des imbéciles. Personne ne peut adhérer à un retournement dramatique aussi violent alors qu’aucun motif crédible ne le justifie ! Et votre collègue qui ne trouvait pas les clefs de la voiture. Non mais franchement !

Et puis vous êtes parti sans même saluer. Alors là, j’étais abasourdie! Pourquoi ne pas profiter de nos applaudissements et finir par une petite chanson ?

Et cette spectatrice (qui d’ailleurs, n’était pas un baron) que vous avez forcée à partir avec vous en voiture, qu’est-elle devenue ? Nous ne l’avons plus vue de toute la journée ? J’espère au moins que vous l’avez dédommagée.

Je suis désolée mais il faut que je vous le dise : c’est le plus mauvais spectacle de rue que je n’ai jamais vu (quel nom porte-t-il d’ailleurs ? personne n’a su me répondre…) et votre nouvelle création n’a vraiment rien à voir avec ce que nous recherchons .

Nous vous serons donc gré de ne plus exercer ce genre de divertissement stupide et agressif sur le marché de notre village. Certains d’entre nous ont filmé les scènes les plus mauvaises. Elles sont disponibles en ligne et ont déjà fait trois fois le tour de la planète. Je ne peux que vous encourager à les regarder pour constater la médiocrité de votre scénario.

J’espère que vous vous orienterez vers un autre profession au plus vite, parce que je vous l’assure, vous n’avez pas les compétences nécessaires pour exercer ce métier correctement. Il vous manque les bases : l’intégrité, le respect, l’écoute, la bienveillance et l’humilité.

Nous espérons donc que vous ne nous ferez pas la désagréable surprise de revenir jouer chez nous.

Merci donc de respecter le calme et la joie de notre marché local.

Nous pourvoirons à nos propres divertissements par nous-mêmes.

Cordialement

Murielle Holtz, créatrice de spectacle annulés et spectatrice aguerrie de flash mob en tenue bleu foncé.

PS : On m’a également rapporté que durant l’entracte vous avez passé votre temps à regonfler les pneus. Vous ne vérifiez pas l’état de vos véhicules avant chaque tournée ?…

PSS : la photo est de JYA studio nomade

RETROUVAILLES

Jouer enfin, dehors, debout ! Chanter à nouveau !!

Reprendre le spectacle, après six mois d’interdiction de jouer, c’est comme retrouver un amoureux qu’on n’avait pas vu depuis longtemps.

C’est appréhender les retrouvailles, être en même temps impatiente et stressée, c’est se surprendre à penser que c’était très bien sans lui, que de toute façon, il y a plein d’autres personnes et d’autres choses à faire sur cette terre..

Puis, quand vient le moment du face à face, le moment où les voilà à nouveau, l’amour ou le jeu, les yeux de l’amoureux ou ceux des spectateurs, quand les voilà à nouveau…

Ça fait trembler si fort qu’on se demande comment c’est possible d’avoir cru une seule seconde que ça ne manquait pas ; comment c’est possible d’avoir osé penser que ce n’était pas nécessaire, que ça ne faisait pas partie des choses importantes.

Et après ?

Après c’est fondre dans les bras du spectacle comme on fond dans les bras de l’amoureux, c’est parcourir les rues ensemble, c’est rire et pleurer pour rien, c’est chanter face au ciel, c’est se dire que c’est cela l’essentiel, que l’amour et l’art sont nos piliers de poésie, piliers d’humanité.

Et ensuite ?

Ensuite c’est fermer les yeux quelques secondes pour se souvenir, pour ne pas oublier comme ça a manqué, et pour se promettre de tout faire pour que rien ne vienne bâillonner ni l’amour, ni les caresses, ni les chants, ni les textes.

LA MÉMOIRE ET LE PÈRE

Je vous ai cherché au lointain
depuis le port jusqu’aux rumeurs
traversé des pays anciens
une petite fille meurt.
J’ai creusé tant de regards
que franchit de fausses frontières
mes yeux flottaient hagards
dans la mer et ses mystères.
J’ai construit sans vous mes rêves
drôles de châteaux de sables
des fondations d’imaginaires
que me soufflaient les coquillages.

J’ai marché cinquante lunes
Ne me voyez vous pas ?
dansant sous les toits sur les dunes
comptant mes pas, à haute voix

J’ai cherché dedans les pierres
dans les algues les cheveux d’écumes
par-dessus l’horizon les mers
votre silhouette dans la brume
qu’émergerait la fin de l’errance
en quelques gouttes même fines
venir éclabousser mon enfance
mais elles se brisent sur mes rimes
j’ai fait de la vague de lame
une voix une vie une faille
sur laquelle glisse doucement
les balbutiements d’une femme.

J’ai marché cinquante lunes
Ne me voyez vous pas ?
dansant sous les toits sur les dunes
comptant mes pas, à haute voix

Dans les silences que murmurent
les printemps sans racines
ruissellent les blessures
que votre absence en moi dessine
les nuits où je rêve de vous
séchant mes larmes de promesse
où votre épaule ou votre cou
m’aurait enseigné la tendresse.
Mais vous n’êtes qu’un fantôme
et moi son ombre translucide
à l’aube où les corps s’abandonnent
à la mémoire d’un phare de granit.

J’ai marché cinquante lunes
Ne me voyez vous pas ?
dansant sous les toits sur les dunes
comptant mes pas, à haute voix

J’ai sur la peau les cicatrices
traces de l’enfance volée
si les mânes s’évanouissent
c’est de vous avoir trop rêver
face à la mer qui se souvient
de cette nuit où vos caresses
vous firent père sans témoin
de cette fille qui vous laisse
la mélodie de l’océan
des mandragores phosphorescentes
une orpheline qui chante
dans le vent

J’ai marché cinquante lunes
Ne me voyez-vous pas ?
dansant sous les toits sur les dunes
comptant mes pas, à haute voix

J’ai marché cinquante lunes
Ne m’entendez-vous pas ?
Chantant sous les toits sur les dunes
comptant mes pas,
à haute voix.

DEMAIN

J’ai aimé chacune des parcelles de ton corps
J’ai bu jusqu’à la lie chaque soubresaut de tes rires
J’ai inventé mille rêves dans le nuage de tes yeux
J’ai oublié que ce n’était qu’une trêve, un mirage pour deux
Puisque demain…

J’ai goutté à la pluie que dessinent tes boucles
j’ai craché à la nuit comme un jure à l’infini
J’ai oublié que demain… mais demain c’est si loin

Quand tu enfouis ton désir
quand tu souffles sur ma peau Ederlezi
quand tu ris à ma sagesse y décelant mon ivresse
j’oublie que le temps ne nous laisse…

Quand dans tes bras de marin tu m’enlaces et me serres
Quand nos doigts glissent sur les mêmes refrains
Quand nos lèvres frémissent
j’oublie que le temps ne nous laisse
plus que demain… et demain me semble si loin

Et l’écho de nos nuits qui résonnent encore
Tes pores collé à ma peau qui s’accordent et on
Fait frissonner les lamelles du temps

Pourtant le temps passe pas à pas
Et j’oublie ta peau et j’oublie ton dos
Et je joue à faire danser les foules
et me déjoue des jours qui s’écoulent

Je m’invite en Bretagne dans la pierre des palabres
Au café de la pente je charme et je nargue
La montagne défiante et ce désert qui te hante

J’écoute les fantômes des confréries oubliées
Ils s’étirent en épées ornent les cheminées
Dans une chapelle saccagée je suis femme templier


Et je cours sur terre pour oublier l’écho
Je cours en arrière même s’il le faut
J’y’oublie ta peau et le goût d’hier
Le Finistère me sourit il a les pieds dans l’eau

alors j’oublie les demains
j’oublie les ederlezi
Dans le creux d’autres mains
j’oublie que demain
tu reviens…

Et je cours sur terre pour oublier l’écho
Je cours en arrière même s’il le faut
J’y’oublie ta peau et le goût d’hier
Le Finistère me sourit il a les pieds dans l’eau

alors j’oublie les demains
j’oublie les ederlezi
et dans le creux d’autres mains
j’oublie que demain
tu reviens…

Tu es parti longtemps tu voguais tu filais
et depuis l’océan tes pages me défiaient
« sois heureuse et vivante c’est le terreau de notre lien
ce lien pour lequel je ne crains rien »

Dans l’été brûlant j’ai séché mes larmes
le vent de l’Orient me dévoilait ses drames
un pays sans enfance, le sale bruit des armes
pourtant des hommes y chante et font trembler mon âme
Et j’ai beau m’enfouir en toi toute entière
j’ai beau réjouir d’être à tes cotés
rien ne pourrait faire taire l’écho de là-bas
ce bleu souvenir, tendre Djudjura

Alors je pars retrouver les accents berbères
je m’en vais plonger mes yeux dans le désert
je pars à mon tour, je vais en voyage
je quitte la tour, cette fois
c’est moi qui prend le large.

kin ranni wouli ter hor
la hadjiz la houdoud